À propos de « Saturne revient » de Noah Haidle

Quand plus rien n’aura d’importance

…tu dis que tu n’as jamais rien lu de pareil…, que l’auteur connaît ses classiques, Strindberg, Pinter, Ionesco…, qu’il y a des traces des dits classiques dans sa pièce, mais tu te dis en même temps que l’auteur est doué d’une capacité exceptionnelle à effacer les traces… tu te dis que c’est ça, le privilège des grands !
C’est d’ailleurs ce que passe son temps à faire le personnage de la pièce : effacer les traces du présent afin de faire resurgir le passé, je vous le dis !
Mais tu te dis aussi que l’auteur s’inscrit dans une pure tradition de théâtre américain et qu’il connaît à fond « L’étrange intermède », chef d’œuvre quasi injouable de Eugène O’Neill… dont le personnage principal est le temps soi-même… Chronos, nom grec de Saturne.
Tu te dis que c’est un titan, celui qui arrive à effacer tout devant lieu pour regarder en pleine lumière derrière lui, avec acuité et cruauté.
Tu te dis que, décidément tu as eu raison de prendre sur un rayon de librairie l’ultime roman du grand Juan Carlos Onetti qui porte le titre que tu lui avez emprunté pour votre article.
Tu te dis au passage que toi, tu aimes laisser des traces, ne pas les effacer… Tu te dis que c’est pour le plaisir d’étaler ta culture, mais non, tu te dis que c’est une sorte d’honnêteté intellectuelle, mais non pas du tout, tu te dis que tu aimes le patchwork, et plus particulièrement dans le patchwork, les coutures bien visibles… Tu te dis que tu aimes bien les coutures dans tes spectacles et que le moment de les effacer te gêne, que ce sont elles qui font le style…
Et tu te dis aussi qu’il y a des liens secrets entre les œuvres et les êtres et que le meilleur de ton métier est d’être un maillon qui rapproche les œuvres, les associe et les livre au bon moment au spectateur…
Mais il arrive aussi –tu te le dis très souvent–que les œuvres n’arrivent vraiment pas au bon moment. Trop tard, mais plus souvent, trop tôt… les temps ne sont souvent pas assez mûrs pour les accueillir..
Tu te dis souvent que c’est trop tôt, soit pour excuser un échec a posteriori, soit pour retarder la création d’un texte sur lequel tu hésites, comme le héros de la pièce dit que c’est trop tard, toujours trop tard…
Et tu te demandes surtout : « quel est le sujet de la pièce ? » ou « quel est le traitement du sujet de la pièce ? » et ces questions demeurent sans réponse…
Chaque fois que tu crois en approcher une, elle s’éloigne…Tu te dis que le talent de l’auteur est de dépasser à chaque réplique le sujet qu’il traite et qu’il perd ainsi le lecteur dans un labyrinthe qui le mène bien au-delà de ce qu’on appelle vulgairement une « situation théâtrale »…Tu te dis que ce sujet qui échappe, c’est probablement le temps.
Tu te rappelles cette phrase de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ».

Aussi, tu te dis qu’il faut éviter tout décor réaliste et qu’il faudra bien sûr s’en sortir avec un décor abstrait. Tu te dis « s’en sortir » parce que vous savez bien que l’abstraction est antinomique du théâtre qui appelle toujours du concret… Il y faudra tout le talent et la finesse d’esprit de Rudy Sabounghi.
Tu te dis que le héros de la pièce c’est Erwin, ton beau-père, qui a décidé de laisser tout son passé derrière lui, histoire d’avoir un regard clair sur sa vie. Il a choisi de s’installer dans le petit studio d’une résidence et a gardé auprès de lui un seul objet précieux : une grande poupée japonaise représentant une geisha. Toutes les femmes en une !
Tu te dis que c’est peut-être le moment de citer ici quelques phrases du roman d’Amos Oz que tu es en train de lire :
« Sa crinière argentée de prophète flottait légèrement au vent, sa respiration profonde, paisible, faisait trembler la branche de laurier-rose qu’il agitait entre ses doigts comme un éventail.
Lorsque j’eus prononcé son nom, il consentit à se retourner et à me voir. Majestueusement, il s’inclina devant moi par deux fois. Je lui tendis un bouquet de chrysanthèmes que j’avais acheté à l’entrée de la résidence.
Il me présenta sa branche de laurier-rose, approcha les chrysanthèmes de sa poitrine, fixa l’un d’eux à la boutonnière de son peignoir et planta les autres dans son verre de yaourt.
Il me remercia de m’être libéré pour assister à ses obsèques et d’avoir même apporté des fleurs ».
Tu penses qu’il y a là quelques indications de mouvements magnifiques…
Tu te dis que le héros de la pièce n’est pas un monstre. D’abord, tu l’as pensé, à la première lecture de la pièce … C’est que tu avais compris qu’il s’agissait d’une relecture du mythe de Saturne dévorant ses enfants. C’est vrai que Jerry, et tu le penses toujours, est particulièrement possessif avec ses femmes… Mais tu t’es dit ensuite que le titre de la pièce serait plutôt une référence à l’astrologie et au fameux retour du temps tous les vingt-neuf ans… On serait devant un phénomène proche de l’éternel retour nietzschéen, incarné ici par un médecin /poète /rêveur…… L’ensemble de la pièce serait-elle principalement constituée de la rêverie pessimiste d’un vieillard lucide, penses-tu ?
Tu réalises que cette drôle de pièce te pose directement une question somme toute essentielle:  est-ce nous qui traversons le temps ou est-ce le temps qui nous traverse ?
Mais tu t’es surtout dit qu’une pièce comme celle-là, on en lit une tous les dix ans et tu te dis que tu as eu la chance de la lire et de pouvoir répondre que tu étais prêt à la monter immédiatement, sans attendre !
Tu te dis finalement que plus rien n’« aura d’importance » pour entrer dans la vie, la vraie , celle où l’on est revenu de tout, et que pour cela il n’est jamais trop tard…