A propos de la « Fiancée vendue »

De quelques joies passagères pour culs-terreux…
Une pauvre fille se débat deux heures durant en direct pour assumer son propre destin, est elle triste, elle est en colère, elle pleure… Nous le croiserions dans la rue, au milieu d’autres que nous détournerions les yeux immédiatement … « je ne vais tout de même pas compatir avec cette étrangère et comparer ma vie avec la sienne »… est-on prêt à penser avant qu’un autre événement n’attire notre attention…
Comment se fait-il que cette barrière-là tombe au théâtre et que nous fixions notre regard sur elle jusqu’à l’identification ?
C’est que nous n’avons plus de peine à nous reconnaître dans le miroir du malheur : nous avons payé pour cela ! Nous ne risquons pas d’être regardé par les autres puisque le regard de tous est fixé sur cette pauvre humanité terreuse embourbée dans la réalité de la scène…
On s’amuse sans vergogne à voir de drôles d’animaux maltraiter leur progéniture, on rie aux sombres calculs d’un marieur malhonnête, on se régale des jeux cyniques d’un amoureux fanfaron avec sa promise, mais si nous étions comme elle les pieds dans la boue, on rirait moins, manifestement !Quels drôles d’animaux, ces paysans aux mœurs grossières, mais sommes-nous plus policés dans notre société de masse ovine ?
De drôles d’animaux regardent d’autres animaux. Ceux-là même, ensuite, regarderont un spectacle, : un pauvre cirque sans animaux constitué par deux familles d’acrobates et de jongleurs tristes, de quelques solitaires désarmés maquillés en clown qui ont bien de la peine à y croire…
Nos divertissements de masse sont-ils plus policés ? C’est une question de prix ! Et sur la Burgplatz, cette question est encore plus présente pendant la parade de la vie que nous proposent les artistes de « la fiancée vendue » (tiens, le titre est drôlement cruel, d’un coup, ne trouvez-vous pas ?)…

Ici, sur cette piste ronde, il fait jour pendant les deux tiers du spectacle :
On n’est plus protégé des autres par une barrière invisible puisque notre regard les voit tous ensemble pendant que se déroule les jeux du cirque et que la  masse verticale qu’ils forment vient clôturer le cadre de notre image mentale vers le haut…
On ne peut plus se cacher, comme dans une salle de spectacle traditionnelle, derrière notre hypocrisie qui nous fait penser que ce qui se joue devant nos yeux n’est pas notre histoire ! Le cirque en plein air nous impose bien de réaliser que nous sommes aussi des culs- terreux à la recherche de quelque joie passagère.