En mer

En Mer
On dit
En tous les cas
Loin de la Terre

Devant nous
Des collines
Minuscules îlots
Ou monuments

Antiques passages
Forts ou ports
S’esquivent
Sous nos yeux

L’avenir
Ouvre
Ses portiques
Une fois encore

Nous saurons
Un jour
Quel est ce détroit
Largeur océane

Nous l’évoquerons
Alors
Un vol
De tourterelles

Un pont
Pour demain.

Le 7 Août 2012

Comme la vie est curieuse

La dernière fois que je traversais l’Alsace, il y a à peine moins de deux ans, toute ma vie professionnelle basculait, était remise en question à cause d’une succession injuste et calamiteuse dans le théâtre que j’avais dirigé pendant dix ans. Dans la panique, je cherchais un autre point de chute et venais en Alsace à la rencontre d’une nouvelle aventure de « directeur ». Je ne pouvais réaliser alors que Dame Fortune me jouait un drôle de tour en me mettant face à mon désir. Je croyais seulement jouer de malchance dans un contexte de crise institutionnelle et payer au prix fort l’indépendance dont j’avais fait preuve avec mon collègue directeur…
L’Alsace, donc, accueillait ma peine pour quelques dix jours, et je multipliais les rencontres  avec des personnages importants, tout cela avec sérieux et conviction, m’imaginant (déjà assez péniblement) à la tête d’un grand vaisseau de verre. Ce n’était pas la première fois que l’Alsace était an rendez-vous : j’y avais commencé ma formation, j’y avais appris l’Europe théâtrale et les rencontres multilingues. Trente ans plus tard, j’avais ensuite souhaité diriger le théâtre et l’école qui m’avaient formés, en duo avec une amie « intendante » d’un théâtre allemand. Nous trouvions l’idée passionnante mais n’avions pas été suivis, ni par le Ministère ni par la ville de Strasbourg… J’étais encore à la croisée des chemins dans cette région tant aimée et me disais que j’aimerais fermer la boucle en y dirigeant l’autre grande institution théâtrale de la région. Comme quoi les rêves peuvent être des leurres! Je pensais à la clôture, alors que c’était une ouverture qui se préparait par de vers moi.. Je traverse aujourd’hui l’Alsace en rentrant d’Allemagne et pour retourner chez moi, après six mois de travail Outre-Rhin. Six mois et trois spectacles dans trois villes importantes. Cela n’est pas rien. C’est même beaucoup de travail. Et chaque fois, la réussite a été au rendez-vous : entente avec les comédiens, qualité de l’accompagnement technique et administratif, rencontre favorable avec le public. Lorsqu’il y a un an je décidais, depuis Chypre, de ne pas poser ma candidature à la Direction du paquebot de verre alsacien, je déçus quelques amis et aussi quelques personnes qui avaient cru en cette affaire. Je ne savais pas encore ce que me réservait la saison qui commençait, et n’avais en main qu’un seul contrat allemand. Mais l’eau de la Méditerranée m’avait portée conseil d’un bout à l’autre de l’île d’Aphrodite… il était urgent que je gardât ma liberté, m’avait-elle soufflé à l’oreille. Je l’ai gardée et bien m’en a pris. La Fortune ne faisant jamais les choses à moitié, mon fils vient de recevoir deux prix dans divers festivals de cinéma, reconnaissant ainsi son premier film de fiction. Bien m’en a pris de ne pas vouloir « terminer le cycle alsacien », et d’utiliser plutôt l’Alsace comme lieu de passage entre deux cultures, deux pays qui me sont chers. J’ai trouvé un nouvel équilibre dans mon travail, entre celui que me permet la subvention qui m’est octroyée en France par le Ministère de la Culture (j’ai pu ainsi continuer à Martigues mon travail de création mais aussi de rencontres systématiques avec les publics, à présent je peux présenter cette saison mes spectacles à Paris) et celui que m’autorisent mes aventures européennes, qu’elles soient allemandes, croates ou lithuaniennes. J’ai pensé à tout  cela en traversant le Rhin hier après-midi,  après avoir passé six mois dans le pays où mon père, il y a soixante dix ans, avait passé, lui, cinq longues années comme prisonnier de guerre. Dame Fortune joue de ces tours !

Deux heures de recherche exquises sur la mélancolie

Trouver aujourd’hui une jeune metteuse en scène qui choisisse de traiter en miroir la comédie la plus gracieuse de Shakespeare et sa tragédie la plus sanglante paraît relativement impossible… Que cette jeune artiste réussisse à allier les deux extrêmes de la production poétique que sont « Comme il vous plaira » et « Titus Andronicus » pour en dégager une idée forte est encore plus improbable. Hé bien, je ne regrette pas d’avoir fait la route jusqu’à Bruxelles pour voir « Le banquet dans les bois » ! Sabine Durand nous propose de regarder dans ces miroirs déformants concaves de l’âge baroque. Nous y voyons d’abord des êtres jumeaux : deux garçons, puis deux filles, puis la belle et la bête, puis la blanche et le noir, enfin la figure solitaire du pouvoir, véritable Janus tour à tour bienveillant et malveillant . Et ces deux êtres sont chaque fois des doubles, attirés irrémédiablement vers l’autre dans l’amour, mais exclusivement vers l’autre semblable. Les relations qu’entretient chacun avec les « autres différents » s’apparentent au songe lointain, à la rêverie non atteigniable ou à l’impossible voyage. Ce que Daniel Girard a nommé en son temps «  l’amour mimétique » et qui a donné dans ses interprétations au théâtre le pire et le meilleur. Ici, il s’agit du meilleur. Et il s’agit d’en profiter ! En quelque sorte débarrassée de la nécessité narrative qu’aurait imposée chaque pièce, Sabine Durand s’en donne à cœur joie : tout commence par « L’heure exquise » de Fauré, ouverture lunaire qui annonce toutes les cruautés, à commencer par l’arrachage silencieux et splendide de la langue de Lavinia: sans langue, comment dire son amour, sa haine ? Hé bien, on invente une poésie gestuelle… C’est ce que propose Sabine Durand et ses huit interprètes. Celle-ci déconcerte d’abord par sa délicatesse frémissante : des assassins aux mains de femmes extirpent avec une infinie délicatesse une langue d’une gorge, de jeunes amants s’envoient fleurs et compliments dans des parades auto-érotiques flamboyantes et fragiles, plus tard une Phébée fraîche et mûre viendra pisser dans une indicible jouissance… Oui, le mot déconcerté est juste : tout cela n’a pas l’air d’aller de soi… Mais très vite on comprend que la metteuse en scène a choisi de traiter de la part la plus problématique de Shakespeare, je veux dire de l’héritage du maniérisme. Elle choisit les joutes amoureuses les plus sophistiquées d’Orlando et Rosalinde par exemple, celles que l’on raccourcirait bien si l’on avait à monter la pièce… Elle laisse de côté les grands contrastes baroques et tragiques pour ciseler d’exquises tortures aux âmes en peine que sont devenus les humains. Tout cela se joue sous le regard de la Lune. La maîtresse de ce ballet se nomme Métamorphose : biches, cerfs, créatures magiques ou grotesques, domestique claudiquant évoquant le monde des Enfers, alimentent tour à tour ce bestiaire inquiétant. La figure double du pouvoir y ait traitée comme un rêveur mélancolique armé de bois de cerf. Mais le plus dangereux des démiurges s’y cache et donne dans la deuxième heure du spectacle une démonstration de l’étendue de ses pouvoirs. A qui pourrait penser que tout cela est bien ancien et pourrait ennuyer, il faudrait rappeler qu’une grande partie de notre modernité vient de ce maniérisme-là, qu’elle est même née dans le lit de ce Léthée où coulent ensemble le lait et le sang de la tendresse humaine ! Et le charme qui se dégage du spectacle répond à tout spectateur qui refuserait de s’abandonner au charme de ce Banquet bien peu platonicien…La scène volontairement « à l’ancienne » de Sabine Durand (au sens de l’utilisation de l’espace et de la lumière, de la matière brute des éléments) , sait utiliser les moyens les plus contemporains de l’expression du corps (du commentaire à un langage plus abstrait, en passant par de splendides scènes de transes gestuelles et verbales). Sa liberté d’expression est un véritable ravissement au sens fort du terme. Ceux qui y ont goûté ne sont pas prêts d’oublier une Lavinia implorante transformée en arbre telle Daphné en feuillage, et guidée par une biche en larmes… Viennent-elles de quitter le Paradis ou sortent-elles de l’Enfer ? Ou encore la redoutable Reine Tamora offrant son sein laiteux à son amant d’ébène. C’est d’ailleurs le seul moment où l’attirance va vers « l’autre absolument différent », mais leur différence s’annule vite dans le meurtre. Celui-ci rend Tamora et son amant jumeaux tels Macbeth et sa Lady… On sent que tous les interprètes se sont abandonnés avec délices à ce jeu de miroirs empoisonnés qu’est l’amour de soi dans son semblable. Ils savent tous les huit de quoi ils parlent, et leur légèreté juvénile (qu’on pourrait prendre pour de la maladresse, il ne faut pas s’y tromper !) révèle toute la gravité du propos: derrière l’heure la plus exquise se tient tapi l’instant de la brutalité la plus folle. Et la grâce de ce spectacle rare est de servir au spectateur la férocité sur un plateau d’argent, comme l’on présente la tête tranchée de Jean à Salomé.