Amarus

Quelle idée d’accepter d’accompagner S. pour entendre une pièce par elle traduite, jouée par des adolescents dans leur salle de classe un samedi matin à dix heures, dans un lycée excentré quasiment à l’abandon, tout cela dans une ville étrangère, elle-même aux confins d’un pays autrefois coupé en deux, marge peu recommandable pour les hommes d’affaires ou pour les touristes (hors qu’y est né, il y a bien longtemps, un musicien demeuré célèbre ayant sillonné l’Europe) ? Nous traversions des couloirs sans fin en suivant un professeur, immergés dans un flot continu de cris aigus de jeunes chiots. Nous arrivions au dernier étage d’un bâtiment et tout se calme. On était accueilli par le bruit de l’installation de chaises : une salle de spectacle se monte dans une classe. On nous apportait du café, ainsi qu’aux jeunes comédiens qui se préparaient. L’un d’eux me demandait si j’ai le tract, je lui répondais que je n’avais aucune raison de le connaître à cet instant et que lui non plus ne devrait pas se laisser envahir par le « stress », comme il disait. On apportait quelques accessoires, l’animateur faisait chanter ses troupes pour les entraîner et c’était parti. Tout a commencé par un chœur parlé. Nous sommes assis au deuxième rang S. et moi, entouré de lycéens venus de tout l’établissement. A ma gauche, un adolescent un peu lourdaud, maladroit, engoncé dans un jogging rouge vif a l’air de s’ennuyer ferme. Il a du se demander ce que faisait ce vieil adulte près de lui dans son lycée, parlant soit une langue étrangère soit sa propre langue avec un accent épouvantable, ça il l’avait certainement remarqué. Les interprètes du chœur s’asseyent, seul l’un deux reste debout. Il prend un pistolet de plastique dans sa poche et le braque vers la salle. Il joue un jeune homme nommé Hassane prêt à mettre le feu à son quartier…C’est moi qui interprète le héros de la pièce, c’est moi qui suis Hassane, avec tes yeux si bleus, si clairs, presque délavés au milieu de ton visage rosi par l’émotion d’être là et de dire les mots d’un autre, de croire aux sentiments d’un autre. Cette certitude avec laquelle tu joues un autre derrière tes yeux liquides te donne un air de marionnette dont on ne verrait pas les fils … Lire la suite