Amarus

Quelle idée d’accepter d’accompagner S. pour entendre une pièce par elle traduite, jouée par des adolescents dans leur salle de classe un samedi matin à dix heures, dans un lycée excentré quasiment à l’abandon, tout cela dans une ville étrangère, elle-même aux confins d’un pays autrefois coupé en deux, marge peu recommandable pour les hommes d’affaires ou pour les touristes (hors qu’y est né, il y a bien longtemps, un musicien demeuré célèbre ayant sillonné l’Europe) ? Nous traversions des couloirs sans fin en suivant un professeur, immergés dans un flot continu de cris aigus de jeunes chiots. Nous arrivions au dernier étage d’un bâtiment et tout se calme. On était accueilli par le bruit de l’installation de chaises : une salle de spectacle se monte dans une classe. On nous apportait du café, ainsi qu’aux jeunes comédiens qui se préparaient. L’un d’eux me demandait si j’ai le tract, je lui répondais que je n’avais aucune raison de le connaître à cet instant et que lui non plus ne devrait pas se laisser envahir par le « stress », comme il disait. On apportait quelques accessoires, l’animateur faisait chanter ses troupes pour les entraîner et c’était parti. Tout a commencé par un chœur parlé. Nous sommes assis au deuxième rang S. et moi, entouré de lycéens venus de tout l’établissement. A ma gauche, un adolescent un peu lourdaud, maladroit, engoncé dans un jogging rouge vif a l’air de s’ennuyer ferme. Il a du se demander ce que faisait ce vieil adulte près de lui dans son lycée, parlant soit une langue étrangère soit sa propre langue avec un accent épouvantable, ça il l’avait certainement remarqué. Les interprètes du chœur s’asseyent, seul l’un deux reste debout. Il prend un pistolet de plastique dans sa poche et le braque vers la salle. Il joue un jeune homme nommé Hassane prêt à mettre le feu à son quartier…C’est moi qui interprète le héros de la pièce, c’est moi qui suis Hassane, avec tes yeux si bleus, si clairs, presque délavés au milieu de ton visage rosi par l’émotion d’être là et de dire les mots d’un autre, de croire aux sentiments d’un autre. Cette certitude avec laquelle tu joues un autre derrière tes yeux liquides te donne un air de marionnette dont on ne verrait pas les fils … Lire la suite

Soliloque de Michel Baron à Monsieur Molière mort, dans la nuit du 27 février 1673

Michel BaronPendant que les musiciens entonnent le final carnavalesque du «Malade imaginaire », un jeune homme entre en scène. C’est Michel Baron, l’acteur fétiche de Molière. Il a fière allure dans son habit, mais toute sa silhouette est embrumée par la tristesse, bien que sa démarche demeure dansante et que sa bouche soit toujours prête à sourire. Il a sur la vie le regard de ceux qui s’émeuvent vite mais rient facilement… Il écoute avec une grande attention les musiciens et les chanteurs qui interprètent en latin macaronique les mots permettant à Argan de rentrer dans la confrérie des docteurs… A un moment précis, le jeune homme interrompt la musique et dit : Lire la suite

Se marier avec la mort

C’est un conte de fée qui raconte l’histoire d’un beau prince qui va se marier avec la Mort. Il aime la vie, le corps des autres, de tous les autres, mais pas que leur corps, il aime à les aimer simplement, autant que les mots qu’il choisit, dissèque, fait tourner sept fois dans sa bouche et dans sa tête avant de les susurrer… Dans son voyage vers la Mort il rencontre des fées, bonnes et méchantes, et il aime beaucoup faire la différence ! Il a aussi des rendez-vous sous la lune avec sa muse, splendide jeune femme laiteuse.
Et depuis sa chambre d’hôpital, il se raconte des histoires, histoire de ne pas s’ennuyer, de ne pas souffrir, d’éloigner le spectre de la peur. Mais surtout, il ne s’apitoie jamais, il laisse ses parents loin de ce voyage pour ne pas les gêner, se protéger aussi de leur affection envahissante… Et comment leur raconter qu’il va se marier avec la Mort ? Ils ne comprendraient certainement pas. Lire la suite

Ferdinand, Alciabiade, Othello… à propos de « Intrigue et Amour »

« La jeunesse est une chose charmante : elle part au commencement de la vie, couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d’Enna. La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune ; les libations sont faites avec des coupes d’or ; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celles du pilote ; le péan est chargé, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l’aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l’Amour, se fait remarquer sur les trirèmes, fier des sept chars qu’il a lancé dans la carrière d’Olympie. Mais, à peine l’île d’Alcinoüs est-elle passée, l’illusion s’évanouit. Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n’ont pour alléger le poids de leurs chaînes que quelques vers d’Euripide ».

Cette évocation de la brièveté splendide de la jeunesse conquérante composée par Chateaubriand nous est précieuse à plus d’un titre. D’abord, son auteur est à peu près le seul poète français que l’on puisse comparer à Schiller, comme lui à cheval sur deux siècles, comme lui romantique avant les romantiques, comme lui, enfin, l’écrivain français le plus musical qui soit, élancé vers une poésie autant classique qu’échevelée. Oui, il a de l’Alcibiade dans notre Ferdinand (le héros de la pièce), dans la franchise du geste de révolte, dans la fougue et simplement dans la beauté. La mort sauve probablement le personnage, car une fois qu’il s’est révolté contre son père, il ne sera plus que la proie d’un piège : ce qu’il lui restera à jouer sera de l’ordre de l’amertume de l’amant trahi. Et cela vaut pour les trois derniers actes. C’est long, et ce qui rapproche le plus la pièce d’un mélodrame (Dumas s’en souviendra quand il écrira « La dame aux Camélias » , lui qui avait traduit la pièce pour le public français). En même temps que la petite Louise devient une vraie Antigone, Ferdinand se voit refoulé du rôle d’amant trahi. Comme Alcibiade, il vieillit à une rapidité qui prend le temps de court. « L’illusion s’évanouit » nous dit Chateaubriand… Il en est de même de Ferdinand. Voilà pourquoi il y faut un comédien excellent : Ferdinand porte d’abord en lui la nécessité de la rupture et le comédien qui l’interprète doit le jouer avec conscience, pas seulement avec fougue, et il doit ensuite faire « quelque chose » d’un héros trahi et piégé, sans tomber dans le travers du mâle trompé… Après avoir monté la pièce, je peux rajouter qu’il y a beaucoup d’Othello chez Ferdinand. Un bon héros comme un excellent chef militaire dans le premier acte de la tragédie shakespearienne, transformé en animal par une « cabale » et devenant un assassin. C’est la même formule dramatique, que Schiller ne pouvait pas ne pas connaître, hors que Ferdinand est jeune et plus malléable. Une fois qu’il a joué l’acte un, et surtout le deux, le jeune comédien a le plus beau du rôle derrière lui, un rêveur prêt à changer le monde et à épouser une famille simple en épousant Louise. L’avenir se brise contre la vague manichéenne mise en place par Wurm et son père. Bien que le père demande à Wurm d’épargner son fils… -ais ça, c’est un autre mystère que Schiller n’éclaircit pas tout-à-fait.