Rire à gorge déployée devant la mort

Pendant qu’il écrit « le malade imaginaire » Molière sait que ce sera sa première pièce et son dernier rôle… Ses amis l’exhortent à renoncer à la jouer, connaissant ses problèmes respiratoires et sa maladie que l’on ne nomme pas encore tuberculose. Mais Molière veut être là, sur le plateau, en tant que protagoniste et chef de troupe, au milieu de ses acteurs, par fierté de son métier et de sa place. Et il s’écrit le rôle immense, mais constamment assis, d’Argan, sachant qu’assis il pourra « durer » plus longtemps et connaîtra moins de problème de souffle et de respiration… Pour provoquer le rire il a besoin d’un faire valoir virevoltant autour de lui, mais cette fois, le faire valoir l’emporte souvent sur le protagoniste, et il est aussi pour la première fois une femme : c’est Toinette, un des rôles les plus éreintants du répertoire français. Pour Armande, sa femme, il écrit Angélique, la plus réussie, la plus solaire, la plus délurée de ses amoureuses… On peut croire de même qu’il écrit pour son fils spirituel Baron le rôle de Cléante, tant il le développe amoureusement sans fin (bien que ce ne soit pas Baron qui le jouât. Où d’ailleurs avait-il encore couru pour ne pas être là le soir de la mort du Maître ? Auparavant, c’était avec Armande qu’il fuguait, mais à présent elle s’était assagie…).
Enfin, Molière écrit pour chaque acteur qui l’entoure sur le plateau un morceau de bravoure. Et comme « le Patron » a de la peine à se séparer de ses camarades de vie et de jeu, il leur écrit de longues scènes à rebondissements pour ne pas les laisser quitter la scène et l’abandonner à son sort d’agonisant.… J’aurais pu couper l’un ou l’autre de ses morceaux de choix, j’ai préféré les garder pour que le spectateur d’aujourd’hui ressente aussi cette force unique de la dernière apparition sur scène et de l’adieu à la troupe qui fait seule avancer la pièce.
C’est là que réside le plus beau paradoxe de cet adieu : Molière, qui a été un malade imaginaire dans sa jeunesse, est à présent un vrai malade. Et ce malade a décidé d’aller au devant de la mort en la narguant : il rit d’elle autant que de lui-même jusqu’au dernier moment, il contrefait le mort pour ses chers acteurs/personnages : il n’y a qu’à voir Marianne et Cléante se lamenter devant Argan qu’ils croient mort, pour s’en convaincre. Avec les comédiens du Théâtre National de Chypre, nous avons cherché à traquer ce rire flamboyant tout en tentant de reconstituer la vie rêvée de la troupe de Molière au moment de sa mort… Ce jeu rigoureux , sérieux en même temps que jubilatoire, nous a tous porté jusqu’à aujourd’hui. Nous vous livrons ce soir le résultat de cette rêverie comique…