Pour les nouveaux cahiers de la Comédie Francaise

Je suis né au théâtre avec Goldoni.

Bien avant d’avoir la chance de voir représenter « Arlequin serviteur de deux maîtres » par la troupe du Piccolo Teatro di Milano, j’ai rêvé à douze ans devant quelques photos d’une des premières versions de ce spectacle, épinglées sur une vitrine extérieure du théâtre de ma ville natale. Le plateau presque vide contrastait avec l’exubérance des mouvements. On aurait dit un ballet !
Alors que je cherchais quelle pièce faire jouer dans le théâtre de mon lycée, le premier texte sur lequel je sois tombé était « Barouf à Chioggia » dans une édition de poche bilingue, et je l’ai monté sans aucune coupe ! Ce premier essai a emmené notre « club théâtre » jusqu’à Chateauvallon et nous a valu une tournée en Allemagne. Je rêvais déjà d’Europe !
Quelques années plus tard, alors que j’étais étudiant au TNS, je me suis retrouvé par une série de hasards proprement goldoniens, à bêcher le jardin potager de Ginette Herry, absente de chez elle et que je ne connaissais pas. Il y avait dans sa maison la plus belle bibliothèque de littérature italienne qu’on puisse rêver ! C’était un émerveillement. Plus tard, nous nous sommes rencontrés et l’amitié a fait le reste.

Voilà pour la préhistoire.
Le texte goldonien est d’apparence si simple et pourtant qu’il est délicat à manier !
C’est dans l’organisation des répliques, le tempo du dialogue, la mesure des silences, qu’on peut l’apprivoiser. Comment la phrase met le corps  en jeu, voilà la question essentielle que je ne cesse de me poser. C’est avec Goldoni que j’ai appris à y trouver des solutions et c’est toujours vers lui que je reviens lorsqu’il me semble que mon oreille flanche.
Je suis convaincu aujourd’hui que cet art, Goldoni l’apprend de Molière –et je dirais même du dernier Molière–mais là où se différencie son génie, c’est qu’il applique l’observation du caractère comique à tous ses personnages. Et qu’étant donné les conditions à lui imposées par le travail de troupe, il s’ingénie à mêler au « caractère » de ses personnages certains traits du comédien auquel il le destine. Curieuse mise en abîme de l’idée même de personnage, mais poétique réfléchie et assumée… L’homme de quarante ans qui décide de louer ses services à une compagnie a mûrement pensé à ce que serait son « invention » du théâtre italien : imposer le texte écrit aux comédiens tout en les sortant de leurs personnages figés, mais en utilisant leur savoir faire et leur personnalité à leur insu. Cette poétique n’est jamais donnée tel quelle au lecteur d’aujourd’hui, il faut la chercher comme un trésor dans le sable. Cette quête m’a appris à penser poétiquement toute représentation théâtrale.
Allez faire une distribution avec tout ça !
Il y faut en même temps des acteurs au caractère fort mais surtout pas trop proches de ce que l’auteur semble souhaiter « a priori », sinon émerge une méchante redondance qui se transforme vite en « charge » au fil des répétitions. Le texte lui-même doit donner la possibilité au comédien de révéler quelque chose qui ne lui est pas familier.« Pourquoi me distribue-t-il ainsi ? » est la meilleure question que le comédien puisse se poser.
Mais il y faut aussi des acteurs capables de se fondre dans un chœur (« ah, la choralité goldonienne ! »). Il y a quelque chose de la musique de chambre dans ce mystère. Comment les voix solistes s’accordent-elles et dans quel ton, avec quelles couleurs communes ? On peut rêver certaines distributions plus « vertes » ou « fruitées », d’autres plus « ambrées » selon les pièces et les périodes de sa vie artistique. Cet accord des voix est indispensable à la délicate réussite de l’entreprise théâtrale goldonienne.
La recherche régulière de cet accord et des dissonances qu’il peut produire m’a permis d’aborder le répertoire européen, qu’il s’agisse de Beaumarchais ou de Tchékhov, sans parler de Molière. Je suis en train de préparer la mise en scène du « Malade imaginaire » et me rends compte que la source à laquelle je m’alimente est toute goldonienne. Pour le dire autrement, ma pratique de son théâtre me fait m’approcher d’Argan et de toutes les créatures qui le hantent avec le cœur de Goldoni (c’est probablement la pièce de Molière dans laquelle il reconnaissait le mieux sa propre hypocondrie). Molière « suit » Argan, dans des séries de gros plans cinématographiques pour traquer le moindre trait de son héros, procédé que Goldoni ne manquera pas de réutiliser en l’amplifiant.

Un théâtre « caméra à la main ».
Voyez la jeune héroïne des « Cancans » à qui le voisinage révèle, la veille de ses noces, qu’elle n’est pas la fille de son père. Cette nouvelle provoque une crise traumatique que Goldoni traduit par une course effrénée. Il suit pas à pas son personnage dans les ruelles, alors qu’elle cherche à connaître dans diverses maisons la vérité de son histoire.Course dans la rue, pause dans les maisons…comment résoudre cela théâtralement sans lourdeur?
Il y a mille exemples de scènes qui donnent du fil à retordre au metteur en scène et au scénographe. Je me souviens des batailles de gondoles que nous avons tenté de régler avec Rudy Sabounghi dans « La bonne épouse ». On n’en a jamais fini avec l’ami vénitien, il impose à chaque fois d’expérimenter!
Rien de plus déconcertant que de s’atteler à Goldoni en croyant le connaître. Vous devez oublier vos certitudes esthétiques, votre savoir faire et vous laisser guider là où sa propre expérimentation du moment vous mènera. Et celle-ci, chez notre auteur à gages, est fonction des comédiens qu’il avait à sa disposition, du temps que lui laisse le directeur de la troupe, de l’humeur des actrices et surtout de son propre état d’esprit. Même si vous savez tout cela, même si les chercheurs vous ont aidé à le dénicher, il n’y a qu’au détour d’une phrase, d’une intonation que vous le découvrirez.
Oui, Goldoni possède quelque chose du cinéma « nouvelle vague » : un spectacle goldonien aboutit doit toujours garder la fraîcheur de l’impromptu, de l’« à peine trouvé en répétition ».

Quelle sera la prochaine escale ?
L’oeuvre est tellement vaste que chaque artiste peut y rêver son propre territoire. Tout cela à condition qu’une nouvelle génération de traducteurs prenne la relève des valeureux éclaireurs qui se sont aventurés vers des pièces peu connues.
Je me suis successivement passionné pour les comédies populaires écrites pour les fins de carnaval et qui regorgent de rebondissements, d’actions et d’espaces. Ensuite sont venues les pièces âpres et cruelles comme « l’Adulateur » que j’ai monté à deux reprises et qui recèle encore pour moi bien des mystères (Goldoni a de la peine à cacher son affection pour le protagoniste, équivalent de Tartuffe.C’est pour le moins curieux !). Enfin j’ai porté mon choix sur la merveilleuse trilogie préromantique « Les aventures de Zelinda et Lindoro ». Ginette Herry en a composé une version scénique qui en a permis la représentation en une seule soirée . Nous avons fait voyager le spectacle du château de Grignan à la Comédie de Saint-Etienne, tout en passant par la Belgique, pour terminer, après une longue tournée, notre voyage à Venise.
C’est sur cette partie de l’oeuvre que je continuerai probablement à séjourner. Je suis de plus en plus sensible au « mélange des goûts » (français et italiens) dont Goldoni tente de faire la synthèse dans la dernière période créatrice de sa vie. J’y trouve génialement traité ce que je recherche moi-même aujourd’hui en travaillant à l’étranger avec des comédiens d’une autre langue que la mienne : un territoire imaginaire européen commun.

C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau !
Oui, le public aime Goldoni et cette affection ne se dément pas. Mais en France, les « gens de théâtre » aiment-ils vraiment le plus français des écrivains italiens ? C’est comme si le long travail de défrichage effectué par les artistes et les chercheurs depuis un demi-siècle n’arrivait pas à révéler un nouveau Goldoni. Vous entendez toujours parler des dix mêmes comédies, analysées à partir des mêmes poncifs (la commedia’dell arte, non merci !), présentées sous des ciels la plupart du temps plus napolitains que vénitiens avec un pittoresque visuel éculé. Les clichés goldoniens ont la vie dure : la bonne humeur, le soleil, les petits métiers, la bonté du « prolétariat », la curiosité des femmes, le vice des hommes et j’en passe. Il y a jusqu’à Giovanna Marini qui ne voulait pas se laisser convaincre d’écrire un opéra à partir d’un canevas retrouvé : « Tu ne vas pas me faire écrire du Stravinsky, Goldoni avec sa porcelaine va m’obliger à écrire de la musique hystérique ! » nous lança-t-elle. Il a fallu toute la patience amicale de Valeria Tasca pour la convaincre qu’il s’agissait de tout autre chose et qu’Arlequin était un paysan bergamasque déclassé qui vendait du fromage… Giovanna a fini par écrire une magnifique partition madrigalesque pour un chœur de dix chanteurs.
Il faut dire que l’image du « petit maître » pittoresque  ne date pas d’hier, puisque le jugement fût lancé par Voltaire et Rousseau ! Le théâtre français a décidément de la peine avec la sensibilité de la seconde moitié du dix-huitième siècle : ça risquerait de devenir larmoyant et ça ne serait plus comique ! Allons donc. Goldoni préfigure souvent Diderot, pour ne pas dire Musset. N’oublions pas que Stendhal fut le premier à se lancer (dans la nuit qui suivit sa découverte de la pièce sur scène) dans la traduction des « Amours de Zelinda et Lindoro ». Le risque à prendre du côté du sérieux et des « larmes » vaut la peine d’être pris, à condition de ne cesser de jouer du constant basculement de celles-ci avec le rire.
Tout le travail de conviction du metteur en scène consiste à faire découvrir aux comédiens quel plaisir il y a à se laisser surprendre par sa propre émotion, celle qui atteindra le moment venu le spectateur et le prendra au dépourvu.

Se laisser prendre au dépourvu.
Continuons le combat, donc, en faisant découvrir le génie goldonien à une jeune génération de comédiens et de metteurs en scène. Pendant les neuf années où j’ai dirigé l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, je n’ai cessé de chercher à prendre les jeunes acteurs au dépourvu en leur proposant des lectures, des travaux, des spectacles liés à une partie de la production goldonienne encore méconnue (la période française, les livrets d’opéra).
Lorsqu’il s’est agi, à la Comédie de Saint-Etienne, de lancer un projet autour de « Barouf » mêlant comédiens amateurs et professionnels devant être représenté au printemps sur une place de la ville, j’ai souhaité qu’un jeune metteur en scène partage avec moi le travail artistique . Depuis cette expérience Vladimir Steyaert monte avec bonheur Dennis Kelly, Sartre, et bien d’autres écrivains d’aujourd’hui. Mais je vois dans tous ses travaux qu’il a « fait ses gammes » avec le plus déconcertant des classiques, celui qu’on ne peut enfermer dans aucun tiroir, celui qui impose pour le comprendre l’investissement de votre identité la plus profonde, de votre part la plus intime.

Travaux goldoniens à partir des traductions de Ginette Herry :
« Les Cancans », INSAS. Bruxelles (1984).
« L’Adulateur », Studio Herman Teirlinck. Anvers (1986).
« La jeune fille honnête » et « La bonne épouse », Théâtre National de Strasbourg et Théâtre National de Belgique (1993).
« Le marché de Malmantile » de Cimarosa. Opéra du Rhin (1995).
« Les femmes jalouses », Clep. Compiègne (1997) .
« La Bague magique » (Opéra de Giovanna Marini, adaptation de Valeria Tasca). Opéra de Nancy et de Lorraine et Théâtre du Peuple (1999).
« L’Adulateur », Théâtre du Peuple et CDN de Béthune (1999).
« Zélinda et Lindoro », Comédie de Saint-Etienne (2006) récompensé par le « Lionceau d’or » de la Biennale de Venise.
« Barouf à Chioggia », Comédie de Saint-Etienne (2008) avec Vladimir Steyaert.