Courrier à un ami

Cher Jean-Pierre,
Tu m’as soumis depuis début 2011 deux questions auxquelles j’ai été bien incapables de répondre :
– comment j’interprétais dans « Hamlet » le fameux « to sleep, perchance to dream »…
– si j’avais une idée de textes théâtraux sur le matricide.
Il y a une semaine, alors que je regardais le spectacle « Hamlet » sur le point d’accueillir du public (cette fameuse répétition dont pour la dernière fois tu es l’unique spectateur le seul regard), et en laissant galoper mon esprit, histoire de voir à quoi ça ressemble,

- j’ai réalisé que j’avais monté la pièce comme un cauchemar du protagoniste, ça commence bien sûr avec la fin de la scène avec le fantôme du père. Là, Hamlet s’effondre dans une crise de catalepsie et on entend une voix d’enfant qui dit « to sleep, perchance to dream » avant qu’Hamlet ne sorte de sa crise et commence le monologue sur la véracité de l’apparition.

Ensuite, bien plus tard, avant de quitter Elseneur pour l’Angleterre, j’ai déplacé les célèbres phrases finales de Hamlet à Horatio . Il tend son carnet à son ami et lui demande d’écrire son histoire. Et après la scène de folie d’Ophélie, Horatio entre en scène avec une machine à écrire et commence à déclamer les premiers vers de « Hamlet Machine » de Heiner Müller. Il a le visage maquillé comme un crâne: le texte est repris par les onze acteurs de la troupe (jouant personnages morts on vivants dont le fossoyeur qui a la tête de Marx par le plus grand des hasards…) tous maquillés de même. Cette « danse de mort » au cours de laquelle Hamlet revient d’Angleterre (sans maquillage) est directement suivie par la dernière scène jouée aussi de façon chorale, et cauchemar jumeau ou inversé) du premier. Le choeur , formé par les vivants et les morts, ricane, glousse, encourage Laërtes et Hamlet au combat les apostrophes. A la fin de l’hécatombe, les « déjà morts » rejoignent les nouvelles »victimes » de Hamlet et se couchent autour de lui. Seul, Hamlet debout, a les mains en sang et semble se réveiller d’un rêve. Il s’allonge, se rendort après avoir déclaré « le reste est silence ». Dans le silence de la nuit on entend à nouveau la voix d’enfant qui reprend « to sleep, perchance to dream… »
– j’ai réalisé que j’étais parti du point de vue suivant sans jamais vraiment me le formuler: Hamlet fait tout pour désobéir à son père, il ne tuera Claudius que forcé et contraint par la situation, il souille sa mère au cours de la grande scène de l’acte 3. Il décide à ce moment là d’assumer l’inceste et la laisse détruite à la fin de la scène (alors qu’il traîne hors scène le cadavre de Polonius). Oui, là j’utilise beaucoup le mot scène!!!
D’ailleurs, à bien regarder la scène de son départ pour l’Angleterre, Hamlet n’adresse plus la parole à Gertrude (pourtant présente) et fait le « Witz » extraordinaire à Claudius de l’appeler  » ma mère ». Il a bel et bien commis un matricide! Une fois Hamlet parti, Gertrude fait monter d’un cran la tragédie avec son court monologue. Elle se maquille alors le visage comme une tête de mort (avant Horatio).
Si cela t’amuse, tu peux taper mon nom sur Google et ensuite « actualités ». Tu pourras voir quelques photos du spectacle qui font souvent suite aux articles…

Je ne pouvais manquer de te faire ce récit détaillé. Comment cela s’est-il produit et quel drôle de transfert est-ce là? Je n’en sais rien.
Je vous souhaite à tous les deux de bonnes vacances.
Amitiés.